15/06/2012

Une certaine idée de la République

Dimanche prochain, les citoyennes et les citoyens genevois éliront une nouvelle Conseillère d’Etat ou un nouveau Conseiller d’Etat. Rarement le choix aura été aussi clivé entre les personnalités, les programmes, les valeurs.

Je me suis intéressé de près à celui du candidat PLR joliment intitulé « une certaine idée de Genève » et je dois dire que je n’ai pas été surpris.

Conseiller administratif de Vernier depuis 9 ans, j’ai pu constater, au quotidien, les effets de l’injustice sociale, l’injustice territoriale et ce, malgré la dignité des familles frappées par la précarité.

Oui je pèse mes mots : je parle de dignité.

Genève est un canton riche, attractif, avec un fort potentiel de croissance économique, mais Genève (se) découvre des quartiers dans lesquels les inégalités sont criantes. Pour le voir, le lecteur intéressé peut se référer au rapport établi par le centre d’analyse territoriale des inégalités (CATI-GE).

Ainsi personne ne sera surpris de la différence du revenu médian entre Vernier et Vandoeuvres, Onex et Cologny par exemple. Il est quasi du simple au double. Le taux des bas revenus, de chômeurs, de bénéficiaires de subsides sociaux ou de logements passe de 1 à 10.


Ceci n’est tout simplement pas acceptable dans notre canton, qui a fait de la cohésion sociale la force et le ciment de notre République.

Avec les communes, le Conseil d’Etat a pris la mesure de cet enjeu en présentant un projet de loi de cohésion sociale en milieu urbain. Cette démarche s’inscrit pleinement dans la philospihie du réseau d’enseignement prioritaire que Charles Beer a mis en place dès 2006. Elle vise à octroyer des moyens supplémentaires dans les écoles dont la majorité des familles sont modestes.

En tant que magistrat de Vernier, je salue cette démarche novatrice. L’école républicaine est indispensable pour la réussite de nos enfants. Dans les quartiers, dans les communes, cette loi permet une approche territoriale des problèmes. Elle associera les communes, la société civile, l’Etat dans un partenariat inédit afin de converger l’ensemble des politiques publiques vers des objectifs communs définis localement, vers un but commun : le mieux vivre ensemble.

Le 19 avril dernier, le parlement genevois a voté à la majorité cette loi. L’UDC et le PLR ont voté contre. Le candidat PLR est contre aussi. La charge est même lourde puisque, selon lui, la politique de cohésion sociale, dite politique de la ville, est qualifiée tour à tour de triste avatar, modeste loi qui se borne à créer un organe de concertation entre l’Etat et les communes en matière sociale, un machin ou encore le constat des inégalités sociales permettant de justifier l’augmentation des dépenses sociales dans certains quartiers.

Voici donc la conception du candidat PLR face à la réalité vécue par les habitantes et les habitants des quartiers concernés. Ils et elles apprécieront. Peut-on espérer que sa visite éclaire aux Libellules il y a quelques jours le fasse revoir son jugement.

Mais au fond que nous dit le candidat PLR ?

Que définir une politique de la ville, c’est décider de quel type de ville doit être celle de demain. Que chaque quartier se spécialise dans une activité. Qu’il faut une véritable mixité des activités et des modes de vie.

Il s'agit là de grandes thématiques qui relèvent davantage du projet d'agglomération (que ce soit en terme d'échelle ou en temporalité) que de la politique de cohésion sociale en milieu urbain destinée à agir dans certains quartiers.

A la question des inégalités sociales, le candidat PLR renvoie à la "ville imaginaire". Avant de construire la ville de demain (pour rappel : moins de 1000 logements par année construits depuis 2009 alors que l'objectif fixé dans le Discours de Saint-pierre était de 2500), il nous faut panser la ville d'aujourd'hui, et les nombreux quartiers qui souffrent.

Être dans l'imaginaire pour ne rien faire n'est pas une attitude raisonnable.

Le PLR a donc décidé de ne pas s'intéresser à nos concitoyennes et concitoyens qui souffrent, à l'évolution de la précarité dans notre canton, à l'augmentation des injustices sociales et maintenant territoriales. Un calcul électoral insuffisamment "rentables" certainement !

Et bien je l'affirme, derrière nos références communes à la République, nous n'avons pas la même conception de la cohésion sociale, de la justice sociale. Comment ne pas être affligé par le mépris du candidat PLR à l'égard de cette démarche partenariale avec les communes alors qu'il est lui-même Conseiller administratif et a déploré le manque de concertation avec l'Etat dans le cadre du plan directeur cantonal par exemple !

Il ne peut y avoir dans notre République, la ville qui gagne et la ville qui souffre.

J’en suis convaincu : face à une mondialisation écrasante, face au contexte de crise que nous traversons, nous devons nous mobiliser pour davantage de solidarité, davantage de justice sociale, davantage de prestations publiques. Nous devons rétablir la primauté de l’humain sur l’économie et réaffirmer nos valeurs de cohésion sociale, de vivre ensemble et de justice sociale. C'est aussi cela la République.

Fort heureusement, Anne Emery-Torracinta, candidate de la gauche unie, l’a bien compris et s’y engagera à son arrivée au Conseil d’Etat.

16:15 Écrit par Thierry Apothéloz | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook

Quelle politique d’accueil pour la petite enfance ? Le débat Tribune de Genève

Dimanche, les Genevois se prononceront sur cette question par le biais d’une initiative et de son contre-projet. Des crèches, oui, mais comment?

Inscrire le droit à une place d’accueil dans la Constitution, est-ce utile?

Thierry Apothéloz (TA) : L’inscription du droit à la place d’accueil pour chaque enfant en âge préscolaire, comme le demande l’initiative 143, améliorera trois points essentiels. D’abord, il gommera les disparités entre les communes: certaines ont fait un effort important pour la construction de crèches, d’autres non. Ensuite, en 1970, 30% des femmes travaillaient. Aujourd’hui, la proportion s’est inversée: la garantie de l’accueil pour tous offrira une plus grande égalité hommes-femmes. Enfin, un franc investi dans la petite enfance en rapporte trois à l’économie. Faites le calcul…

François Gillet (FG) : Le contre-projet reconnaît la nécessité de trouver des solutions pour pallier le manque. Mais faire croire qu’il suffit de décréter un droit pour que, par magie, la pénurie s’efface, est contestable. Le droit au logement existe dans la Constitution depuis des décennies et n’a rien réglé! Au lieu de créer de faux espoirs, proposons de vraies pistes. D’abord, cadrer précisément les besoins. On a enfin un observatoire cantonal de la petite enfance qui permettra une vision globale. Il s’agira ensuite d’y répondre le mieux et le plus vite possible. Mais charger les seules communes de cette tâche alors que le Canton ne fait que prescrire des normes et surveiller leur application, c’est léger. L’Etat doit devenir acteur à part entière de la politique de la petite enfance.

Qui doit financer la création des crèches?

TA : L’initiative a pris comme modèle le système actuel, où les communes jouent le rôle principal. Le texte évoque aussi la possibilité de partenariats avec des privés. Mais je ne crois pas un instant que l’Etat contribuera à l’effort, comme le prône le contre-projet. En 2007, quand il s’est agi de transférer des charges du Canton aux communes, la première proposition a été d’ôter les 10 millions de subventions cantonales au domaine de la petite enfance! S’appuyer sur les communes permet de surveiller que chacune y met du sien: il est inadmissible que certaines diminuent leurs centimes additionnels au lieu de construire une crèche.

FG : Certes, l’IN 143 n’exclut pas le partenariat public-privé ou la participation du Canton. Mais on ne sortira pas de la pénurie si tous les acteurs concernés ne s’engagent pas résolument dans le défi, comme le contre-projet l’exige. Ça veut dire toutes les communes et le Canton, comme chez nos voisins vaudois. Il y a des collectivités qui auraient pu faire plus. Mais il y en a qui ont tenté d’ouvrir des crèches et se sont vu refuser un projet pour quelques dizaines de centimètres manquants dans leurs locaux.

Certaines normes seraient en effet beaucoup trop contraignantes…

FG : Un certain nombre de dispositions sont clairement dissuasives. L’enjeu après la votation sera d’élaborer une loi d’application plus incitative. Des normes de construction ou d’encadrement pourraient être revues. Il existe une marge d’évolution sans remettre en question la qualité de l’accueil.

TA : D’accord pour reconsidérer les normes de construction, à condition qu’elles garantissent la sécurité des enfants. En revanche, je m’oppose à ce qu’on revoie à la baisse les normes d’encadrement. La situation nous oblige à augmenter la présence des adultes auprès des enfants, car ces derniers vivent un stress familial en augmentation.

Pour maintenir ce taux d’encadrement, il faut du personnel. Or il y a un manque, là aussi!

TA : Pas tant que ça. Entre 2005 et 2010, Vernier a doublé le nombre de places de crèche. Nous avons trouvé à engager car nous offrions des conditions salariales dignes de cette profession, souvent décriée. Il y a des choix politiques à faire pour revaloriser le travail des éducatrices.

FG : Mais il est clair qu’en cinq ans, il serait impossible de trouver assez de personnel diplômé selon les normes actuelles pour répondre à la demande. Il faut rediscuter la répartition du personnel éducatif en fonction des quartiers, de l’âge des enfants et des structures. La qualité doit être préservée mais pas se faire au détriment de l’offre.

Si votre camp remporte la votation, où en sera-t-on dans cinq ans?

FG : En un an, l’observatoire cantonal doit fournir cette photographie des besoins des familles. Ensuite, il faut que les communes, l’Etat et les entreprises se donnent les moyens de créer un maximum de places. Tout ne sera pas réglé en cinq ans, mais on aura plus de chances d’avancer si le contre-projet passe et que l’effort est conjoint.

TA : Grâce au droit inscrit dans la Constitution, on aurait un outil pour mettre au pied du mur les communes qui ne jouent pas le jeu. Et le Canton pourrait participer au financement, comme il l’a fait jusqu’en 2007.

 

Irène Languin, in TDG / 15.06.2012

11:16 Écrit par Thierry Apothéloz | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook

10/06/2012

Une ville au service de l'humain

 

Le 1er juin dernier, Antonio Da Cunha a publié dans Le Temps une excellente tribune intitulée « l’heure de la révolution urbaine a sonné ». Si cet article propose un point de vue particulièrement pertinent sur la place du développement durable dans l’urbanisme d’aujourd’hui et de demain, il oublie en revanche de manière étonnante la place que l’humain occupe dans les villes. Le défi urbain ne peut ni ne doit être envisagé sans placer l’humain au centre de l’impératif écologique appelé de ses vœux par l’auteur.

 

En effet, à l’heure où elle « a remplacé l’entreprise comme principal théâtre de conflit social » (J.-M. Delarue, 3 mai 1994, in Le Monde), la ville peut être une chance, comme elle peut être un danger.

 

Une chance, car elle offre l’opportunité de faire société, de rapprocher les gens autour d’une identité positive forte, de favoriser un ancrage de soi. Un danger aussi, parce qu’une urbanisation mal pensée comporte des risques de désaffiliation, d’isolement, d’atomisation des individus et de perte de lien social. Ces dangers se traduisent par un accroissement des inégalités, des aînés et des familles isolés, des personnes fragilisées physiquement ou psychiquement, une désocialisation d’adolescents en rupture, une absence d’intégration des immigrés allophones, l’usage accru d’expressions agressives ou un sentiment d’insécurité exacerbé.

 

Partant, la ville de demain ne peut être réussie que si, en premier lieu, celles et ceux qui y vivent s’y sentent bien, intégrés, citoyennes et citoyens aspirant à une même communauté de destin. Elle ne pourra s’inscrire dans le développement durable que si elle répond d’abord aux impératifs des solidarités territoriales, familiales et de voisinage, si elle offre un domaine public de qualité alliant sécurité, mais aussi civilité, propreté et probité.

 

Quelles réponses apporter à ce défi sociétal ? Aujourd’hui, la vidéosurveillance et la responsabilité de la gestion des espaces publics par des agents en uniformes sont des propositions largement insuffisantes. Non, la solution réside dans une politique publique nouvelle : celle du mieux vivre ensemble.

 

A Genève, construire ce mieux vivre ensemble, c’est d’abord envisager d’autres formes de présence humaine, notamment par l’instauration de correspondants de nuit. C’est également offrir des infrastructures pour favoriser les rencontres des habitants, renforcer les solidarités familiales et de voisinage, répondre aux besoins de sécurité des citoyennes et des citoyens. C’est miser sur la jeunesse et la qualité de vie des seniors. C’est aussi contribuer à renforcer la sécurité sociale, développer à tous niveaux la démocratie participative. C’est enfin le devoir moral de lutter contre les inégalités croissantes dans notre canton.

 

Récemment, le canton de Genève s’est doté d’une loi pour une « politique de cohésion sociale en milieu urbain ». Cette nouvelle législation permettra enfin aux pouvoirs publics d’envisager un investissement différencié en faveur des villes et quartiers les plus défavorisés. Les villes de demain, celles qui combinent les plus grands risques sociétaux, pourront enfin bénéficier d’infrastructures supplémentaires, de services publics adaptés et d’une prise en compte globale par le canton des impératifs nécessaires pour une lutte efficace contre les inégalités sociales, économiques et territoriales.

 

Pour que la ville soit désormais uniquement une chance, et plus une incertitude, il est impératif de poursuivre dans cette direction. Condition nécessaire au développement durable appelé de ses vœux par Antonio Da Cuhna, la primauté de l’humain sur l’urbain doit être réaffirmée pour une ville plus solidaire, une ville du mieux vivre ensemble.

08:53 Écrit par Thierry Apothéloz | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook