30/10/2014

La République de Genève veut-elle la mort des communes ?

Depuis avril 2014, le Conseil d’Etat s’est engagé avec l’association des communes genevoises à faire un état des lieux et proposer des solutions à la délicate question des compétences canton-communes. Vaste sujet que celui-ci, qui alimente un grand nombre de fantasmes de part et d’autre sur la redondance des prestations, l’autonomie communale, les doublons divers, les coûts engendrés ou les mesures d’économie possibles. L’un dans l’autre, nous n’avons pas le choix, puisque la nouvelle Constitution nous invite à rapidement nous déterminer les uns et les autres sur une répartition plus harmonieuse et efficace des compétences. Cela n’est pas tant le processus qui déplaît. C’est la méthode.

 

Le canton veut décider seul ou comment passer d’une négociation à une consultation des communes

Lors d’une séance du comité de pilotage canton-communes, ce mardi, il a été expressément décidé de ne pas communiquer à l’externe sur les travaux en cours, afin d’éviter des réactions épidermiques sur des travaux qui en sont encore à leurs débuts. Mais le Président du Conseil d’Etat ne l’a pas entendu visiblement de cette oreille, puisqu’il a annoncé urbi et orbi le contenu actuel des discussions. Aurait-il voulu saper le processus, il ne s’en serait pas pris autrement ! Car son agenda est clair : plutôt que de dialoguer avec les communes et essayer de dégager des terrains d’entente – et il y en a plein – le président du gouvernement préfère passer en force et solliciter directement le Grand Conseil. Les communes n’avancent pas assez vite selon lui. Et de nous rabâcher son pseudo-argument éculé, comme quoi, s’il avait fallu 8 mois pour réunir les deux Allemagnes, il ne comprenait pas pourquoi cela prenait autant de temps que de répartir les compétences canton-commune.

 

Il se trompe : il a fallu plus de 20 ans pour réunir les deux Allemagnes. Mais là n’est pas l’essentiel. Au-delà de cette comparaison futile, c’est surtout la complexité du domaine qui est en cause, et les méthodes cavalières choisies par le Conseil d’Etat pour passer en force, plutôt que de choisir la résolution conjointe des problèmes avec les 45 communes concernées. En voulant éliminer les communes du processus décisionnel, notre gouvernement risque simplement de faire capoter tout le projet.

 

Les enjeux sont énormes

Genève est une ville canton, où ce dernier s’est arrogé la plupart des pouvoirs, contrairement aux autres cantons de Suisses, dans lesquels l’autonomie des communes est souvent très importante. Ceci explique peut-être aussi pourquoi la plupart des communes connaissent une situation financière plus ou moins correcte, alors que la dette du canton ne cesse de s’alourdir. Il est intéressant de voir, à titre de comparaison, que le canton de Vaud est parvenu en quelques années à réduire presque entièrement sa dette publique, qui s’élevait à 9 milliards, essentiellement en transférant une partie de ses prérogatives aux communes… qui ont vu leur propre dette cumulée passer dans le même temps de 1 à 5 milliards. Le transfert de charge est donc manifeste et, au final, les collectivités publiques sont tout autant endettées. Ne croyons donc pas une seconde que l’objectif du Conseil d’Etat est d’améliorer l’efficience de l’Etat à Genève. C’est encore et toujours une affaire de gros sous : donner aux communes ce que le canton ne veut plus faire. Les sous suivront. Quand ? Combien ?

 

Les bases d’un dialogue constructif

Le communes genevoises ne sont pas opposées à une meilleure répartition des tâches. Après tout, elles sont les collectivités publiques ayant le moins de compétences de Suisse. Et leur vision de proximité serait un atout indéniable pour toute une série de prérogatives qui pourraient intelligemment leur être confiées. Mais pas à n’importe quel prix. Et, surtout, pas n’importe comment. Quand on sait qu’aujourd’hui le canton souhaite, par exemple, transférer les structures d’aide et de maintien à domicile aux communes alors même qu’il a fallu 15 ans de bataille, à l’époque de Guy-Olivier Segond, pour centraliser l’ensemble de ces prestations dans un dispositif cantonal ! Désenchevêtrer pour enchevêtrer ensuite, voilà une logique de fonctionnement qui m’échappe. Et les exemples sont encore nombreux.

 

Le rôle des communes

Si le canton veut donner plus de pouvoir aux communes, qu’il le fasse. Personne ne s’en plaindra, tant il est vrai que les spécificités de chacune d’entre elles rendraient peut-être bien plus pertinentes une décentralisation de certaines prestations. Il y a forcément matière à travailler sur ce sujet. Mais que le canton joue carte sur table et ne tente pas, comme c’est le cas ici, de décider seul, avec l’appui du Grand Conseil, qui fera quoi à l’avenir. Et, surtout, avec quels moyens. N’oublions pas que les communes sont la base politique de notre pays. Elles préexistaient aux cantons et sont des collectivités publiques auxquelles les citoyennes et citoyens sont particulièrement attachées. Elles sont proches, disponibles, réactives. Leur autonomie, garantie par la Constitution fédérale, ne doit pas être remise en cause pour d’obscures raisons budgétaires dont le but inavoué est de leur faire porter le chapeau d’une mauvaise gestion des affaires cantonales.

 

 

En voulant se décharger lâchement de ses prérogatives sans concertation tout en trouvant ça et là de pathétiques économies de bout de chandelle (cérémonies pour les centenaires, baisse de l’aide sociale, suppression des l’affranchissement des enveloppes de vote), le canton renvoie l’image d’un avion sans pilote. Après un an d’existence, il semble que notre gouvernement navigue à vue, sans projet, sans direction politique, sans vision. Au risque de se crasher. Ou d’exploser en vol.

17:33 Écrit par Thierry Apothéloz dans Politique | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook

26/10/2014

Pourquoi le Canton se moque-t-il des centenaires ?

« Quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brule ». Amadou Ampâté Bâ

 

Le 19 septembre dernier, le Conseil d’Etat a envoyé une lettre à l’ensemble des mairies du canton, leur indiquant que la traditionnelle présence des autorités cantonales aux anniversaires des centenaires ne serait plus assurée. Dès le 1er janvier 2015, le Conseil d’Etat « manifestera plus sobrement son respect à l’égard des centenaires par l’envoi d’un courrier personnalisé, ainsi que d’un bouquet de fleurs ou d’un coffret de trois bouteilles de vin ». Terminé les honneurs. Terminée la reconnaissance d’un parcours de vie. Les centenaire, il y a en a trop. Le Conseil d’Etat n’a plus le temps de leur rendre hommage.

  

Des économies de bout de chandelle

Cette triste mesure n’est que le dernier exemple en date d’une série de petites économies que le Conseil d’Etat distille ça et là, au grand dam de la qualité de vie des habitant-e-s du canton et, surtout, de la cohésion sociale. On se souvient de la volonté de renoncer à l’affranchissement à forfait des enveloppes de vote, ou à la mesquine diminution de 150.- du supplément d’aide sociale. Pour boucler son budget, le Conseil d’Etat ne recule devant aucun sacrifice. Et aujourd’hui, ce sont nos centenaires qui en font les frais. Triste réalité d’un monde qui oublie celles et ceux qui l’ont bâti et qui ont traversé un siècle d’histoire.

 

Honorer le passé, c’est aussi préparer le futur

Certes, arriver à 100 ans est souvent un exploit involontaire. Mais c’est un exploit quand même. Et si l’allongement de la durée de vie présage une augmentation massive des centenaires ces prochaines années, il n’en demeure pas moins que, par tradition, les collectivités publiques ont toujours été associées à ces anniversaires hautement symboliques. Pour les centenaires et leurs familles, souvent réunis à cette occasion, c’était aussi l’occasion de dialoguer avec l’Etat et les politiques, de résumer la vie d’une femme ou d’un homme, de parler du quartier, des changements technologiques, de l’Histoire en général et de leurs histoires en particulier. C’était un lien fort entre celles et ceux qui ont bâti la communauté et celles et ceux qui aujourd’hui la dirigent. C’était une tradition solide. Une tradition où le citoyen centenaire ne se tourne plus vers l’Etat, mais voit l’Etat se tourner vers lui et lui rendre hommage. Aujourd’hui, cette tradition va disparaître. Et ce sont les communes qui, déjà bien présentes lors de ces célébrations, prendront le relais.

 

Que les communes s’en chargent, après tout !

A Vernier – comme ailleurs – chaque célébration d’un-e centenaire est préparée avec soin, en collaboration étroite avec les familles et les proches. Et avec le Gouvernement, qui déléguait jusqu’ici un membre de la Chancellerie pour marquer le coup et rendre hommage aux heureux/euses élu-e-s. Le Canton ne viendra plus ? Tant pis. Les communes prendront le relais – comme elles le font de plus en plus souvent, sans moyens supplémentaires – pour assurer leur présence aux côtés des centenaires. Il est hors de question de se départir de cette tradition. Si les communes doivent représenter l’Etat, elles le feront sans sourciller. A leur manière. Avec respect. Avec humilité.

Pour ma part, en tant que magistrat chargé de la cohésion sociale, je mets un point d’honneur, comme mes collègues, à toujours être présent à ces cérémonies importantes. J’aime à écouter le récit d’une vie, cent ans d’histoire. J’aime à ce qu’on me raconte ma ville, mon canton, mon pays, par celles et ceux qui l’ont vécu pendant un siècle.

 

Tant pis si cela n’intéresse plus le Conseil d’Etat de la République et Canton de Genève. Les communes, elles, continueront de rendre les hommages que méritent les centenaires.

11:53 Écrit par Thierry Apothéloz dans Cohésion sociale | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook

01/10/2014

L'ambition de la proximité d'une ville pas commune

Discours à l'occasion de l'assemblée générale de l'association des communes genevoises le 27 septembre 2014 au Lignon. 

 

Monsieur le président du Grand Conseil,

Monsieur le président du Conseil d’Etat,

Messieurs les Conseillers d’Etat,

Mesdames et Messieurs les Maires, Conseillères et conseillers administratifs, adjointes et adjoints, administrateurs et administratrices, chères et chers collègues,

Messieurs les anciens présidents de notre association,

Messieurs les présidents et représentants des partenaires des communes, IMAD, SIG, HG, BCGe, TPG

Madame la directrice de l’Union des villes suisses,

Monsieur le représentant de l’association des communes suisses,

Madame la représentante de l’union des communes vaudoises,

 

Avec mes collègues du Conseil administratif, Yvan Rochat et Pierre Ronget, permettez-moi de vous souhaiter une cordiale et amicale bienvenue à Vernier, tout particulièrement au cœur de cette cité du Lignon, chère à mon cœur.

 

Comme certains d’entre vous le savent, j’ai posé ici mes valises il y a près de 15 ans. Dans cet immeuble, qui, il y a à peine vingt ans, tenait encore un record : celui d’être le plus long du monde.

 

Je l’avoue volontiers. J’aime cette Cité multiculturelle et ses habitant-e-s. Ses associations nombreuses. Ses infrastructures publiques. Son premier jardin robinson de Suisse. Son centre commercial. Elle a été construite au début des années 60 pour répondre à une grave crise immobilière, ressemblant furieusement à celle que nous vivons aujourd’hui. Il fallait de l’ambition et du rêve pour construire une cité comme celle-ci !

 

Le Lignon offre une parfaite image de notre canton, où les générations, les origines et les classes sociales se mélangent et vivent ensemble en harmonie.

 

Cette harmonie constitue un équilibre délicat qu’il convient de cultiver chaque jour, au risque de le voir dépérir si on n’en prend pas correctement et régulièrement soin.

 

A quelques pas d’ici, il y a deux semaines, un incendie terrible ravageait l’Eglise catholique du Lignon. Et voici un quartier traumatisé, alors même que quelques jeunes idiots trouvaient malin d’émettre des commentaires déplacés sur cette tragédie et postaient une vidéo pathétique sur les réseaux sociaux.

 

Il n’en fallait pas plus pour que les médias s’enflamment, dressent du Lignon et de ses habitantEs, un portrait catastrophique. Que ces mêmes médias véhiculent, de ce quartier, une image négative qui ne ressemble en rien à la beauté et à la sérénité que je lui connais.

 

Cet équilibre qui régit la cohésion sociale dans notre canton est donc un bien précieux, mais aussi un bien fragile. Il suffit d’une étincelle malvenue pour attiser le feu de la haine, de l’intolérance et du mépris.

 

Osons le redire : on ne gouverne pas en flattant les plus bas-instincts, mais en allant de l’avant, droit dans ses bottes, et fidèles à des idéaux démocratiques et républicains.

 

En ceci, il serait important pour toutes les communes comme la nôtre, qui sont touchées de plein fouet par la précarité, voire la pauvreté, de pouvoir enfin bénéficier des effets de la « loi sur la politique de cohésion sociale en milieu urbain » votée par le Grand Conseil en avril 2012.

 

Ce nouveau dispositif, pour lequel bon nombre d’entre nous ici se sont battus, doit dès à présent,  impérativement, déployer ses effets.

 

Encore récemment, le dernier rapport du CATI-GE de septembre 2014 montre que les inégalités ne cessent de se creuser. Il devient impératif que le Conseil d’Etat se penche sérieusement sur ce problème, avant que la fragile cohésion sociale, qui existe encore, ne vole en éclat.

 

Il n’est plus possible aujourd’hui d’ignorer encore les incroyables disparités de moyens qui existent entre les collectivités publiques à Genève.

 

Fermer les yeux ne fait que repousser l’inéluctable. Je vous invite Monsieur le président du Conseil d’Etat ainsi que vos collègues de ne jamais, jamais, renoncer à lutter contre les inégalités. C’est la pire des injustices et nous avons tous une responsabilité dans la poursuite de celles-ci.

 

Dans le climat politique actuel, fort de notre rôle de proximité, il est de notre devoir à nous, les magistratEs communaux, de montrer l’exemple et d’apaiser les peurs irrationnelles plutôt que de prêter le flanc les partisans de l’intolérance. Il nous faut pour cela résister aux sirènes du populisme ambiant et faire, au final, confiance à la sagesse et au bon sens de nos citoyenNEs.

 

Le récent chantier du désenchevêtrement des compétences, que le Conseil d’Etat a ouvert, est peut être l’occasion ou la porte d’entrée d’un nouvel équilibre territorial, mais surtout des compétences qui renforcent l’élaboration de solutions de proximité. Encore faut-il que nous puissions en avoir le temps. Car l’énergie ne manque pas. Pas même les idées.

 

Un autre axe est celui des finances. Les réformes financières (imposition lieu de domicile, réforme des entreprises, taxe professionnelle) de ces prochaines années donneront ou non la possibilité aux communes genevoises d’innover dans la recherche – une fois encore – des solutions rapides, efficaces, efficientes à destination de la qualité de vie dans nos quartiers et du mieux-vivre ensemble. Nous avons la responsabilité de nous battre pour que la proximité soit reconnue, valorisée, soutenue et non réduite à néant par des réformes insupportables.

 

Ici à Vernier, c’est l’ambition de tous les instants que nous menons.

 

Nous le faisons par des infrastructures et des projets conçus pour – et souvent aussi « par » les habitants.

 

Lorsque, dans l’invitation à cette assemblée générale, je vous ai dit vouloir vous surprendre, je ne vous mentais pas : c’est ici, au Lignon, que nous avons implanté les premiers « Contrats de Quartier » du canton. C’est ici que nous testons depuis près de 10 ans les bienfaits de la démocratie participative de proximité, qui donne la parole à toutes et tous, sans privilèges, quel que soit son âge, sa provenance, sa nationalité ou ses idées. Plutôt que de toujours décider du haut de notre mairie ce qui est bien, nous préférons demander en premier lieu aux habitants de nos quartiers ce que, EUX, ils veulent pour améliorer leur quotidien.

 

Et ce type de démarche fonctionne, croyez-moi : depuis 10 ans, ce sont près de 162 projets collectifs qui ont vu le jour ! Nous avons des bénévoles qui organisent des vide-greniers, gèrent un Beach-Volley durant les deux mois d’été, et une patinoire durant tout l’hiver. Nous avons des gens qui mettent en place des Ethnopoly géants, de ateliers informatiques à destination des seniors, des repas communautaires, des voyages pour personnes à mobilité réduite. Nous avons des jeunes qui s’impliquent à ouvrir des salles de sport, à proposer des aménagements sportifs urbains, à organiser des fêtes multiculturelles.de nous battre pour que la proximité soit reconnue, valorisée, soutenue et non réduite à néant par des réformes insupportables.

 

Nous développons des partenariats innovants avec les entreprises de la région, nous créons un restaurant à vocation d’intégration professionnelle pour y placer. Nous crééons un nouveau dispositif de correspondants de nuit pour assurer une plus grande tranquillité publique en complément de l’engagement d’agents de police municipale pour une sécurité de proximité.

 

Nous oeuvrons à un plan de mobilité exigent et ambitieux pour modifier les habitudes de mobilité pour un environnement plus sain. Nous offrons plus de 140 spectacles culturels, du théâtre à la danse, d’Antigel à la Bâtie, de la musique barock à Vernier sur Rock.  

 

A Vernier, ce qui surprend, c’est aussi le formidable élan de la vie associative et les dynamiques communautaires qui foisonnent.

 

Au fond, j’aime à dire que Vernier est peuplée de vrais gens. Les vrais gens, ce sont celles et ceux qui ont dans le cœur la richesse qu’ils n’ont peut-être pas forcément ailleurs.

 

Alors, chères et chers collègues, chères et chers invités, je vous invite à vous laissez-vous surprendre par notre « ville pas commune ». Par son Lignon majestueux. Par ses quartiers populaires vivants. Par la richesse de sa diversité. A l’image de notre canton en somme.

 

Je vous souhaite une chaleureuse bienvenue à Vernier.

16:14 Écrit par Thierry Apothéloz dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook