21/01/2016

Lutter contre le chômage, pas contre les chômeurs

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Dans son édition du 14 janvier, la Tribune de Genève relate le sort réservé aux chômeurs en fin de droit, qui doivent passer par des stages d’employabilité. Inadaptés, standardisés quel que soit votre parcours, infantilisants. Les mots ne manquent pas pour qualifier l’inutilité de ces mesures, qui ont souvent un côté humiliant pour celles et ceux qui doivent les subir. En fait, ces mesures visent à déterminer si un chômeur en fin de droit peut être considéré comme « employable » (le mot est horrible !) ou bien s’il doit être dirigé vers l’aide sociale (et donc considéré ad vitam eternam comme définitivement non réinsérable).

Avec un taux de chômage qui n’a pas évolué depuis son entrée en fonction, Mauro Poggia peine à convaincre dans son action pour l’emploi. D’ailleurs, on attend toujours de sa part un semblant de mesures pour lutter contre ce fléau. Depuis deux ans, rien ou presque n’a bougé.

Dans son rapport d’avril 2015, la Cour des Comptes ne dit pas autre chose : les mesures actuellement en vigueur sont largement insuffisantes et il convient d’élargir l’offre en matière de mesures pour lutter efficacement contre le chômage. Pourtant, les solutions existent – j’en veux pour preuve a contrario l’excellent bilan du programme Cap Emploi, dont la Tribune de Genève s’est fait l’écho aujourd’hui même. Le secret de la réussite : le suivi individualisé.

 


Remettre l’humain au centre du dispositif

A Genève, les mesures de lutte contre le chômage souffrent d’une approche standardisée et déshumanisée, qui vise à essayer de faire rentrer des profils différents dans un cadre d’insertion rigide. Les stages d’évaluation à l’emploi en sont un exemple cinglant, qui font cohabiter des chômeurs aux profils radicalement différents à des postes où ils fournissent un travail d’une affligeante banalité. Tout le monde doit rentrer dans le même moule, quelle que soit votre formation, votre parcours ou vos projets d’insertion. La mesure est non seulement avilissante – et souvent vécue comme telle – mais elle est parfaitement inutile en matière d’insertion. On ferait mieux d’utiliser avec plus de perspicacité et d’audace les 50 millions versés chaque année aux entreprises qui proposent ces stages.

Mais, surtout, on devrait commencer à inventer des suivis autrement plus personnalisés, plutôt que de demander aux chômeurs de se fondre dans un dispositif qui est basé sur le plus petit dénominateur commun, celui de la recherche d’un emploi.

Imaginer qu’on puisse suivre de la même manière un surdiplômé universitaire, une esthéticienne, un ouvrier agricole ou une éducatrice (ce sont des exemples que je connais personnellement !) relève au mieux de la mauvaise foi, au pire de l’ignorance de la réalité du marché du travail. C’est pourtant ce à quoi sont astreints des conseillers en emploi désarmés, devant gérer des portefeuilles de plus de 100 dossiers, et qui doivent même souvent faire face à des profils largement plus qualifiés qu’eux ! C’est dire s’il convient de repenser radicalement notre politique de lutte contre le chômage aujourd’hui.

Oser la requalification

Les pays scandinaves – et depuis peu la France – ont lancé le pari de la requalification des chômeurs. En Suisse, nous en sommes encore malheureusement au stade des petites mesures sans intérêt, et surtout inefficaces. Il ne sert à rien de proposer aux chômeurs des cours de remise à niveau d’allemand, d’anglais, d’informatique ou de rédaction de CV, dans un monde où le marché de l’emploi est féroce et volatile. Il nous manque aujourd’hui des informaticiens, des infirmiers, des chauffeurs poids-lourds. Et pourtant on continue de refuser toute mesure ambitieuse visant à une requalification durable et pérenne des chômeurs qui veulent se recycler. Alors même que les besoins existent.

L’argument – évidemment fallacieux – est connu : ça n’est pas à l’assurance-chômage de financer des formations, car cela ferait appel d’air et entraînerait une sorte de paresse de l’emploi qui verrait des gens se mettre au chômage pour se faire payer des formations qualifiantes. Non, il vaut mieux laisser les gens se débrouiller avec leur bagage actuel, rafraichir un peu celui-ci, et les forcer à se rendre « réemployables »… Bref, travailler sur la personne, et non pas sur l’élargissement de ses opportunités. En accentuant évidemment le sentiment de culpabilité qui va avec cette posture et qui sous-entend sournoisement qu’un chômeur l’est toujours finalement par sa propre faute.

Or, la requalification apparaît aujourd’hui comme un outil d’insertion indispensable pour lutter contre le chômage. Il faut avoir le courage d’adapter les suivis aux parcours et aux profils de chacun. Car on sait que la formation – la vraie, celle qui certifie, qualifie et diplôme – est probablement l’instrument le plus efficace pour la bataille de l’emploi. Mais pour cela, il faut une véritable volonté politique, qui soit capable de s’affranchir de ses a priori idéologique, et qui mise sur une suivi individualisé qui permette aux chômeurs de se réinsérer durablement.

Le chômeur, ce mauvais pauvre

La stigmatisation du passage au chômage est encore et toujours très présente dans notre société, qui sacralise la réussite individuelle. C’est une période difficile, mal vécue et parfois traumatisante pour celles et ceux qui sont les victimes du marché de l’emploi. Pourtant, on continue à les traiter comme des numéros, en leur proposant des programmes inefficaces et infantilisants, leur donnant souvent le sentiment d’être responsables de leur situation. Le chômeur est un mauvais pauvre, qui vit sur le dos de la société.

Alors qu’il est simplement un demandeur d’emploi, qui cherche à sortir au plus vite de sa situation. Le jour où ce paradigme changera, on aura peut-être une chance de voir enfin de vraies mesures d’insertion professionnelles voir le jour. Et non plus des programmes de simulacre, qui ne marchent pas.

Monsieur Poggia, vous avez la parole.

11:24 Écrit par Thierry Apothéloz dans Action sociale & emploi | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook

Commentaires

Monsieur,
Je partage entièrement votre analyse. En outre, la spécificité genevoise en matière de chômage et son taux anormalement élevé en comparaison avec les autres cantons n'a jamais trouvé d'explication plausible. Le professeur Flückiger, spécialiste en la matière, a soumis, avec d'autres économistes, un rapport exhaustif au SECO en 2006. Rapport qui est apparemment resté lettre morte.

Écrit par : Bruno Hubacher | 21/01/2016

Vous avez globalement raison concernant le suivi individuel et des mesures appropriées.

Mais la formation n'est malheureusement pas la réponse a tout. Vous seriez surpris de voir le nombre de professionnels très qualifié avec de parfaites références, notamment des informaticiens, qui sont au chômage parce que plus de 45 ans.

Et il ne faut pas non plus négliger l'effet des DRH norvégiens* qui une fois en place font tout pour n'engager que des norvégiens*.

*(nationalité fictive)

Écrit par : Eastwood | 21/01/2016

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