21/03/2013

Working poors en Suisse : travailler dur pour ne gagner… rien ou si peu.

Le débat sur la pauvreté en Suisse tourne presque toujours au niveau de l’aide sociale et de ses bénéficiaires. Or, depuis quelques années, un phénomène aujourd’hui bien connu a fait son apparition, celui des « travailleurs pauvres », ces personnes qui, malgré des emplois salariés et une insertion parfaitement normale sur le marché du travail, n’arrivent pas à joindre les deux bouts. Un article paru dans l’Hebdo « Working Poor – travailler pour moins de 3000 francs » du 14 mars 2013 met en lumière cette problématique. Qui doit, toutes et tous, nous interpeller.

Qu’on prenne les chiffres de l’Office fédéral de la statistique (120'000 personnes) ou ceux de l’Union syndicale suisse (437'000), le nombre de working poors dans notre pays est dans tous les cas trop élevé. Comment accepter que, dans l’un des pays les plus riches du monde, des personnes puissent travailler pour des salaires qui les maintiennent dans la précarité ? Comment comprendre que notre système économique accepte une situation aussi inégalitaire ? Et, surtout, comment ne pas s’offusquer devant le manque de réactions et de propositions de la part du monde politique pour mettre fin à ce fléau ?

 

L’emploi comme moteur de la vie sociale

 

En Suisse, pays où l’argent est le sujet tabou par excellence, on sait que la reconnaissance sociale est bien souvent liée au statut socioprofessionnel. La pauvreté est ici, peut-être plus qu’ailleurs, synonyme de stigmatisation et d’exclusion. L’article de l’Hebdo montre d’ailleurs à quel point les personnes victimes de la précarité économique, malgré le fait d’occuper un emploi « normal », perdent petit à petit pied en matière de relations sociales. Pas d’argent, pas de loisirs, de sorties, pas d’extras, bref, toutes ces petites choses qui font la différence entre « vivre » et « survivre ». Tirer le diable par la queue tous les mois, alors qu’on passe sa vie à travailler, a en outre des incidences incroyablement néfastes sur la santé. L’insécurité économique entraîne, bien souvent, l’insécurité sociale et son lot de problématiques socio-sanitaires : privation de soins (dentaires notamment), mauvaise alimentation, dépression. Au-delà de la problématique économique, c’est bien d’une problématique sociale à laquelle nous sommes confrontés. Et contre laquelle il convient aujourd’hui d’agir, vite, car le phénomène ne cesse de prendre de l’ampleur.

 

Cette question des travailleurs pauvres est d’autant plus préoccupante dans un canton comme Genève, où les dernières statistiques dévoilées par l’Office cantonale de la statistique montre une baisse des ressources des 10% des Genevois-es les plus pauvres ; mais aussi un canton où les dépenses courantes sont particulièrement élevées, si on les compare au reste de la Suisse. Au premier chef, il y a évidemment les prix exorbitants des loyers, mais aussi ceux des primes d’assurance-maladie, qui sont les plus chères du pays. Dès lors, la précarisation gagne du terrain, dans toutes les couches de la population. Les personnes qui ont un emploi, aujourd’hui, ne sont plus épargnées par ce phénomène.

 

Pour illustrer cet exemple, je peux sans autre m’appuyer sur les chiffres de ma commune. A Vernier, 46% des familles qui font appel au service communal de la cohésion sociale sont des familles de travailleurs pauvres. Ce chiffre est en constante augmentation depuis 2009. Autre exemple, notre « épicerie solidaire », qui effectue des distributions de produits de première nécessité aux personnes en grande précarité, accueille aujourd’hui 120 familles. Elles n’étaient que 78 il y a deux ans. Et la demande explose.

 

 

Le salaire minimum : une réponse efficace

 

Pour lutter contre le dumping salarial, il est évidemment illusoire et contre-productif de vouloir – comme le prônent aveuglément certains – fermer les frontières et revenir à un protectionnisme du marché du travail qui nous mènerait tout droit à la catastrophe économique. Plusieurs mesures sont dès lors nécessaires. En premier lieu, le Conseil d’Etat doit étendre les conventions collectives dans les domaines où certaines entreprises ne les respectent pas. En deuxième lieu, les contrôles des entreprises, notamment inopinés, doivent être augmentés par une augmentation du nombre d’inspecteurs du travail. Enfin, puisque les conventions collectives de travail ne sont de loin pas appliquées partout, le salaire minimum est un instrument complémentaire nécessaire.

 

Contrairement à ce que pensent les milieux économiques et financiers, cette mesure n’aura jamais pour effet de tirer les salaires vers le bas. La concurrence dans les emplois spécialisés parviendra toujours à équilibrer, par la seule loi du marché, l’offre et la demande. En revanche, le salaire minimum permettra une fois pour toutes d’éliminer l’honteuse catégorie des working poors.

 

Certes, les Genevois-es avaient repoussé cette mesure une première fois ; mais, depuis, la situation a empiré comme différentes sources le démontrent. Les citoyen-ne-s du canton du Jura ont osé passer le pas en acceptant une initiative instituant un salaire minimum pour les domaines non couverts par les conventions collectives. Deux opportunités s’offrent à Genève afin de mettre en place un salaire minimum: la votation sur l’inititative fédérale et les élections cantonales d’octobre où une majorité de gauche au Grand Conseil et au Conseil d’Etat changerait la donne non seulement pour un salaire minimum mais aussi pour les mesures d’extension et de respect des conventions collectives.

 

Pour la cohésion sociale, pour l’avenir de Genève, nous pouvons et devons agir afin de mettre fin au scandale des travailleurs pauvres.

08:00 Écrit par Thierry Apothéloz dans Action sociale & emploi, Cohésion sociale | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook

18/03/2013

L'école des mamans : un formidable outil d'intégration

« J’aime savoir ce qu’on fait à l’école de mes enfants » Aminat, une maman

 

 

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Aujourd’hui, en ma qualité de Conseiller administratif, j’ai eu l’immense plaisir de partager le repas mensuel organisé par l’école des mamans. Il s’agit là, pour celles et ceux qui ne la connaissent pas, d’une association montée au sein de l’école des Pâquis visant à offrir des cours de français aux mamans non-francophones du quartier.

L’école des mamans de Pâquis-centre a été précurseure dans l’offre de cours de français au sein même de l’établissement. Pour les mamans d’élèves, l’intérêt d’une telle structure est double. Outre l’apprentissage de la langue, c’est surtout l’occasion d’identifier l’école comme lieu d’instruction et de lien social. Mais le plus important peut-être réside dans le fait que, désormais, l’école n’est plus un lieu inconnu. Le lien école-famille est renforcé. Les mamans sont contentes de comprendre les « papiers » (comme elles le disent elles-mêmes) distribués par les enseignants.

Pour prévenir l’échec scolaire, plusieurs actions sont menées : sensibilisation à l’importance de la lecture, prêts de livres en français et/ou en langue maternelle, prêts de jeux éducatifs.


Pic Vestiaire.JPGDepuis le printemps 2012, un projet « troc vestiaire » a vu le jour sous l’impulsion d’une maman et de l’éducatrice sociale de l’école. Récoltant des vêtements, des jeux et des livres en bon état, le vestiaire fonctionne comme un troc et est géré par la mère d’une élève. Depuis, elle s’est vue naturellement confiée le rôle de médiatrice grâce aux liens de confiance tissés.

 

 

Je tiens à saluer ici l’engagement sans faille du comité formé de Gérard Sermet (président), Luc Giori (enseignant et vice-président), Pascale Poirier (éducatrice sociale et secrétaire), Marianne-Payot-Angéloz (trésorière), ainsi que d’autres membres (Nicolas Bindschedler, Jacqueline Capitaine et Joël Fuchs). Relevons également la formidable ouverture des directeurs successifs de l’établissement et des enseignantes et des enseignants de l’Ecole des Pâquis, qui ont soutenu ce projet depuis le début.

Ce type de projet est une réponse intelligente et utile au manque de liens qu’il peut parfois exister entre l’administration et les personnes migrantes. Par une approche douce, conviviale et accueillante, cette formidable association crée des liens forts entre l’école et les familles. Comment envisager meilleure méthode d’intégration ?

 

15:45 Écrit par Thierry Apothéloz dans Cohésion sociale, Ecole et formation | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook