23/06/2013

HUG : penser la santé. Autrement.

Le prix de la santé, en Suisse, est un débat sans fin. Alors que les primes d’assurance-maladie augmentent chaque année, on recherche en parallèle à faire toujours plus d’économie et à rationnaliser les coûts. Les HUG n’échappent évidemment pas à cette règle et les propos du nouveau directeur général, Bertrand Levrat, sont clairs : il nous faut trouver 30 millions par année pour satisfaire au plan financier « Performance » qui vise à une économie de 75 millions d’ici à 2015. Economiser, cela doit être un geste réfléchi et dans une perspective stratégique sensée, avec un axe particulier sur la prévention et non simplement une diminution des prestations aux patients. Car, dans le secteur de la santé comme bien d’autres, investir en amont permet bien souvent d’économiser sur la facture finale. Encore faut-il naturellement faire preuve de vision à long terme. Il existe pourtant des faits chiffrés qui devraient faire pencher la balance vers ce type de solution plutôt que sur des coupures budgétaires.

 

Les conditions de vie conditionnent le coût des soins

 

Personne ne saurait aujourd’hui remettre en cause la corrélation qui existe entre les conditions socioéconomiques et le recours à la médecine. On sait que les personnes les plus précarisées sont plus demandeuses de prestations médicales et ont de facto une espérance de vie moindre. L’état de santé est directement lié aux conditions matérielles de notre existence. La récente étude du Centre d’analyse territoriale des inégalités de l’Université de Genève sur la précarité (2011) montrait, pour exemple, que les enfants qui avaient le plus de caries dentaires ou – plus grave – étaient le plus en surpoids, habitaient les quartiers les plus défavorisés du canton.

 

Cette question du surpoids – véritable problème prioritaire de société – coûte chaque année 334 millions à Genève. On sait pourtant que dans ce domaine, il faut mener des actions de prévention et de promotion des activités physiques, notamment auprès des jeunes. Les HUG ont certes développé un programme (« Contrepoids ») depuis 2007 pour s’attaquer à la problématique, mais il faudrait faire encore beaucoup plus pour parvenir à des résultats tangibles.

 

Par ailleurs, la question du suivi et de l’accompagnement des patients joue un rôle, au-delà des seuls soins médicaux. Les sorties d’hospitalisation nécessitent dans de plus en plus cas des suivis spécifiques, notamment pour les personnes fragiles psychologiquement. En Suisse, 8.2 milliards de francs sont dépensés chaque année (476 millions à Genève !) pour des accompagnements et des soins médicaux en lien avec des troubles dépressifs. Or, paradoxalement, les HUG n’ont cessé de supprimer les postes d’assistants sociaux au sein de l’institution, alors même que leur travail est parfaitement complémentaire à celui des médecins dans ce type de cas. Un exemple : au département de psychiatrie, 6 postes sur les 20 que comptaient l’équipe de travailleurs sociaux ont été supprimés.

 

Imaginez : si les coûts liés au surpoids ou aux troubles dépressifs devaient diminuer de 10%, on économiserait déjà près de 80 millions par année, sans toucher aux soins et à leur qualité. C’est la voie qu’il faut retenir.

 

Pour un véritable programme de santé communautaire

 

La prochaine législature devra impérativement s’emparer de la problématique du coût de la santé. Elle devra le faire avec courage et une certaine vision. Pas une vision d’épicier ou de rationalisation, mais bien une vision globale, une vision de société où tous les paramètres doivent être pris en compte pour que, enfin, nous parvenions à juguler l’augmentation des coûts sans toucher aux prestations. Cela nécessitera un travail interdépartemental coordonné et proactif. Tout autre attitude – et notamment celle de la simple logique des restrictions budgétaires – serait à mon sens irresponsable, irrespectueuse et inutile.

21:08 Écrit par Thierry Apothéloz dans Cohésion sociale, Société | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook

15/06/2013

La grève du 14 juin 1991 n'aura pas été vaine. Mais il y a encore du chemin à parcourir.

Aujourd’hui les femmes sont en voie d’atteindre un objectif majeur sur le marché du travail : celui de l’égalité de l’employabilité. En effet, elles représentent près de la moitié de la population active soit 46%, alors qu’en 1970, elles n’atteignaient que 38,7%.

Ce chiffre réjouissant cache pourtant une triste réalité. Nous traversons une époque de paradoxes et de contrastes pour les femmes et l’ensemble des salarié-e-s. Malgré une forte présence de ces dernières, quasi paritaire sur le marché du travail, les inégalités et les disparités entre les femmes et les hommes sont persistantes.

Quels sont les traits essentiels des inégalités entre hommes et femmes sur le marché de l’emploi ?

L’une des inégalités les plus évidentes est incontestablement celle du salaire. Les femmes gagnent en moyenne 27% de moins que les hommes tous temps de travail confondus. Les écarts sont plus faibles dans le secteur public que dans le privé. Mais les disparités ne s’observent pas seulement sur le plan salarial. Elles s’exercent aussi dans l’inégalité de la répartition des métiers pratiqués et dans le temps d’occupation. Les métiers restent très sexués. Pour certains postes on ne va engager uniquement que des hommes, pour d’autres seulement des femmes.

Aujourd’hui l’emploi féminin se caractérise principalement ainsi : horaires et postes atypiques, sous-emploi, travails cumulés, contrats à durée déterminée, temps partiels, emplois peu qualifiés. Elles occupent majoritairement les postes de caissières, vendeuses, ou employées de nettoyage avec des horaires non choisis et des salaires faibles.

D’après les résultats du Bureau fédéral des statistiques, en Suisse, toutes régions linguistiques confondues, dans les espaces urbains et ruraux, le temps partiel a progressé considérablement. Il est incontestablement la caractéristique du taux d’occupation féminin. Plus de 6 femmes sur 10 contre 1 homme sur 8 travaillent à temps partiel. Il bien évident que tous les temps partiels ne se valent pas. Il faut bien faire la distinction entre celui qui est choisi et celui qui est subi. Il est de toute évidence qu’il ne peut être mis sur le même plan, une femme qui choisit un poste à 80% pour consacrer plus de temps à de ses enfants et celui d’une personne à qui on impose un emploi avec des heures creuses durant la journée. Ce qui concerne souvent un bon nombre de métiers peu valorisants.

Hormis quelques secteurs d’activité très qualifiés qui font exception, comme la médecine, le journalisme, ou la magistrature domaines dans lesquels les femmes occupent une bonne place. Force est de constater que nous retrouvons peu de femmes dans les postes clés, de dirigeant-e-s dans les entreprises ou dans les Conseils d’administration elles sont plutôt venues renforcer des secteurs très féminisés.

Or, des études récentes montrent que les filles sont bien meilleures élèves que les garçons dans les études. Les dernières statistiques du Bureau de l’égalité de l’Université de Genève montrent que 60% des inscrit-e-s sont de sexe féminin. Paradoxalement, ce sont plus de 80% de leurs homologues masculins qui occuperont les postes de professeurs à l’Université ou l’on retrouvera une large majorité de femmes comme collaboratrices d’enseignement et parmi le personnel administratif.

Les problématiques spécifiques liées à l’emploi au féminin : comprendre pourquoi les femmes restent en marge de l’emploi

La société actuelle a cependant énormément évolué. La naissance d’un enfant n’est plus un motif pour les femmes d’arrêter de travailler. 80% d’entre elles restent actives contre 40% seulement dans les années 60. Ceci est largement admis de tous.

Mais, un facteur demeure tenace : la responsabilité de la famille incombe aujourd’hui encore principalement à la mère et le travail rémunéré est relégué au second plan. Les femmes continent d’assumer 80% des tâches ménagères en plus de leur travail. La grille de lecture n’est pas la même pour décrypter le travail des femmes et celui des hommes. Le travail féminin continu à être perçu comme un salaire d’appoint.

Cette situation fragilise les femmes dans la progression de leur carrière et offre des trajectoires professionnelles limitées

Comment concilier vie professionnelle et vie familiale ?

L’égalité de traitement est un droit fondamental, il n’est cependant pas toujours respecté dans la relation de travail entre femme et homme.

Aujourd’hui, il en va de la construction de l’avenir de notre société que de relevé le défi de l’égalité. Pour cela, nous disposons déjà de plusieurs outils comme l’article 8 de la Constitution Suisse ou encore de la loi sur l’Egalité. Nous devons exiger à sa pleine et entière application.

Malgré ces efforts législatifs, les injustices persistent. Elles incitent ainsi les femmes à se tourner vers la sphère familiale au détriment de leurs ambitions professionnelles.

Afin de concrétiser l’égalité entre femme et homme, nous devons pouvoir offrir des conditions favorables :

- Aujourd’hui, il est urgent de développer les structures d’accueil extra familiales, d’augmenter sensiblement les places dans les crèches, de donner la capacité aux accueillantes familiales de se former. L’offre est insuffisante. Il s’agit de tout mettre en œuvre pour l’élargir. Le 17 juin 2012, les citoyennes et les citoyens ont adopté un article constitutionnel qui demande que les besoins dans la petite enfance soient couverts, il s’agit de l’un des principaux défis de la prochaine législature.

- Les tarifs pratiqués pour une place en crèche demeurent élevés et pour les familles à faible budget (notamment monoparentale), ce point constitue un frein pour choisir une crèche.
- mettre en place un véritable congé parental qui peut être au bénéfice de la mère, mais aussi du père. Les entreprises auront tout à y gagner !

- Le 28 novembre 2010, les Genevoises et les Genevois se sont massivement prononcés en faveur d’un accueil continu facultatif en marge du temps scolaire. La mise en place de cet accueil avec les associations culturelles et sportives constitue un autre grand défi du prochain gouvernement

- Il convient aussi, parallèlement à ces mesures indispensables, de s’attaquer à l’accès par les filles à toutes les formations. Certes, elles sont de plus en plus hautement diplômées, mais il existe encore des barrières psychologiques à franchir. Il faut les inciter à ne pas penser qu’aux sciences humaines (sociologie, psychologie..) mais aussi aux sciences exactes (physique, chimie). L’orientation scolaire est déterminante. Encore trop peu de jeunes filles choisissent les filières scientifiques. Elles sont peu encouragées dans cette voie.

Les diplômes n’ont pas la même valeur sur le marché de l’emploi. Très souvent les femmes se retrouvent alors cantonnées dans des emplois affiliés à un genre plus qu’à une compétence.
Malheureusement, l’école, malgré de gros efforts, au cycle d’orientation par exemple, continue de reproduire le modèle d’une femme qui a sa place dans certaines professions seulement, qui travaille à temps partiel, qui est moins payée que les hommes.

Les femmes ont gagné leur indépendance financière, croyez-moi, elles gagneront très vite celle de leur véritable implantation dans l’entreprise comme dans l’administration. Elles sont une chance pour les entreprises et pour toutes et tous.

08:55 Écrit par Thierry Apothéloz dans Société | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook

03/06/2013

3 bonnes raisons de voter NON à la loi sur l'asile

Combien de révision sur la loi sur l’asile (LAsi) va-t-on encore nous proposer, alors même que  celle-ci est de plus en plus vidée de son contenu? De révision en révision, et invoquant la nécessité d’améliorer la loi fédérale, les mesures urgentes dissimulent  un véritable durcissement et un démantèlement de la politique sur l’asile. Loin d’apporter la protection aux personnes persécutées, les modifications proposées péjorent  les conditions d’accès à l’asile. La Suisse, terre d’accueil et de tradition humanitaire,  risque fort de ne plus pouvoir se prévaloir de ses qualités si la révision de la loi sur l’asile soumise au peuple le 9 juin est acceptée.

Aujourd’hui, il apparait clairement que la question de l’asile est devenue un enjeu majeur de campagne pour les partis. Ce sujet ne doit plus être laissé aux mains de la droite extrême.

Aujourd’hui, l’urgence n’est pas de proposer une énième révision de la LAsi mais bien de traiter le fond de la question, en convoquant vrai débat national réunissant l’ensemble des forces démocratiques.

Il en va de la responsabilité de nos dirigeants politiques de se pencher véritablement sur le sujet. Comme le souligne le communiqué de presse d’Amnesty International et l’Organisation suisse d’aide aux réfugiés : « Une politique d’asile équitable, efficace et crédible n’est possible que si les politiques brisent le cercle vicieux des révisions  de la loi sur l’asile et des référendums lancés pour les contrer. »

Trois des principales modifications sont pour le moins édifiantes :

Le dépôt des requêtes via les ambassades est supprimé

Etre persécuté dans son pays signifie que la liberté et la protection de l’Etat ne sont plus assurées, que autorités locales (les postes de police) ne délivrent plus les documents officiels. Sans passeport ou carte d’identité les opposants sont alors amenés à demander l’asile à l’ambassade.

L’une des modifications de la LAsi prévoit de supprimer les demandes d’asile déposées  auprès des ambassades suisses.

Cette mesure serait désastreuse pour les prétendants à l’asile. La procédure actuelle, via les ambassades, représente le premier verrou auquel les requérants doivent faire face.  Elle est le garant d’un jugement rapide et efficace du personnel diplomatique sur place qui est le plus au fait de la situation du pays et du candidat à l’exil.  Si cette première analyse de la demande d’asile disparaît, les personnes persécutées dans leur pays seront davantage tentées par des voyages  au péril de leur vie sur des embarcations de fortune. Elles seront par ailleurs incitées à faire appel à des passeurs peu scrupuleux.

Cette mesure est loin de faire faire des économies à la Suisse. En cas de notification négative en Suisse, les coûts onéreux des renvois seront à la charge des autorités helvétiques.

Enfin, la suppression de cette méthode favoriserait, par ailleurs, les migrations illégales et économiques, alors qu’il conviendrait de la renforcer, en donnant aux ambassades davantage de moyens.

Création de centres spécifiques pour récalcitrants

La loi prévoit de regrouper dans des centres les requérants qui menacent la sécurité et l’ordre public.

Si l’objectif évident est d’extraire les perturbateurs et de les isoler,  le danger qui en découle, en les réunissant sur un même lieu, n’en est pas moins évident. La spécificité de ces centres va favoriser la délinquance et n’aura comme conséquence que l’amplification du problème.

D’autant que la loi n’explicite pas la notion de « récalcitrant ». Elle demeure  floue sur l’appréciation qui sera faite, laissant ainsi place à l’arbitraire. Elle n’apporte aucun éclaircissement quant aux  critères d’évaluation d’un requérant récalcitrant.

Qui décidera qu’un untel est récalcitrant ? Combien de temps vont-ils séjourner dans ces centres ? Quelles seront les conditions de séjour ? S’agira-t-il de centres ouverts ou  fermés. Dans le cas de centres fermés cela implique un emprisonnement  sans décision judiciaire ?

Il convient avant tout de souligner que la loi sur l’asile n’a pas pour vocation à répondre au problème de la délinquance. En cas de délit, il existe un code pénal qui doit s’appliquer à tous. La LAsi n’est pas non plus un outil qui sert à régir la politique migratoire, encadrée par la loi fédérale sur les étrangers.

La LAsi ne doit pas être détournée de  sa mission initiale qui est de préserver la dignité humaine et de  protéger les requérants à l’asile.

En revanche, il faut s’interroger sur les conditions de vie des demandeurs d’asile et pourquoi une minorité d’entre eux bascule dans la délinquance. Les procédures souvent trop longues (en moyenne trois à quatre ans pour obtenir une notification), la promiscuité dans les centres, le manque de perspective et l’oisiveté favorisent le développement des comportements de type délictueux.  Les autorités devraient davantage tenir compte de ces problèmes et les établir comme priorités majeures.

Suppression de la désertion ou le refus de servir comme motif d’asile

La désertion est un processus complexe. Elle est le produit d’une conviction idéologique, en cela elle s’apparente à une démarche politique. Supprimer la désertion comme motif d’asile revient, par exemple, à condamner les opposants au régime syrien de Bachar El Assad qui refuseraient de servir dans son armée.

En réalité, cette mesure vise, pour l’instant, essentiellement à limiter les requérants d’asile érythréens qui désertent une armée qui souvent  les discriminent, les internent en raison de leur religion ou de leur provenance. En cas de refus de servir l’armée, les Erythréens subissent les pires atrocités : camps de travail, torture, viol et exécution. Pour les Erythréens, la désertion constitue l’un des rares moyens pour s’opposer au pouvoir en place.

En conclusion, il apparait clairement qu’il convient de cesser les révisions constantes de la loi sur l’asile, d’introduire des mesures toujours plus restrictives, mais définir une politique respectueuse des droits humains. La Suisse doit être en mesure de garantir la protection des personnes persécutées dans leur pays. Or, ce n’est pas précisément l’orientation prise par le Conseil fédéral puisqu’il s’octroie la possibilité de mettre en place des « phases de procédures test ». Une  nouvelle réglementation qui permettrait de se passer de l’aval du parlement.

Aujourd’hui, les autorités auraient plus intérêt à réfléchir à une procédure courte et simplifiée pour les cas simples et à un accompagnement dans la formation et l’occupation des demandeurs d’asile, notamment en participant à des travaux d’utilité publique. Ainsi l’intégration des requérants ayant obtenu le statut de réfugié serait facilitée et permettrait aux requérants déboutés un retour au pays, dans la dignité.

En attente de décision, laisser pendant une durée qui peut atteindre plusieurs années, des jeunes gens sans activités est un non sens.

Selon Amnesty International, « les expériences avec des projets de retour dans le cadre du dialogue sur la migration Suisse-Nigéria sont réjouissantes. 90% des requérants d’asile déboutés ont pu profiter et rentrer au Nigéria dans le cadre de ces projets. »

Pour toutes ces raisons je refuse ces mesures urgentes et j’appelle mes concitoyens et concitoyennes à voter NON le 9 juin.

07:24 Écrit par Thierry Apothéloz dans Société | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook